Sport auto

Jacky Ickx : trois photos, trois leçons de vie sur piste et hors des sentiers battus

Les légendes du sport automobile ne se racontent pas qu’en chiffres et en victoires. Parfois, un simple cliché suffit à encapsuler une carrière, une philosophie. Jacky Ickx, le « Monsieur Le Mans », a choisi trois photographies parmi ses innombrables exploits pour nous livrer les leçons de vie qui se cachent derrière l’objectif.

Des dunes du Paris-Dakar aux conditions extrêmes de Malaisie, en passant par l’exploit légendaire des 24 Heures du Mans, le triple champion du monde de Formule 1 et sextuple vainqueur des 24 Heures du Mans ne se contente pas de revivre des souvenirs. Il décortique ces instants figés pour en extraire la quintessence de son expérience, une philosophie qui dépasse largement le cadre de la compétition automobile. Un regard précieux sur ce qui fait une légende, au-delà de la simple performance.

Le sport auto

, c’est aussi cela : des hommes, des histoires, des leçons de vie qui résonnent longtemps après que le drapeau à damier soit tombé.

Paris-Dakar 1986 : Quand Porsche défie le désert

Avant de devenir une icône de l’endurance, Jacky Ickx s’est frotté à l’immensité du Paris-Dakar. En 1986, il s’aligne au départ avec une mission quasi impossible : prouver qu’une Porsche, pur-sang de la vitesse, peut dompter les pistes infernales du rallye-raid. Le constructeur allemand débarque avec trois 959, des machines conçues pour la route, mais préparées pour l’aventure africaine. Le pari est audacieux, le succès est au rendez-vous : René Metge remporte l’épreuve, et Ickx, associé à Claude Brasseur, prend une magnifique deuxième place.

Mais pour le pilote belge, cette photo prise près de Zobaba au Niger symbolise bien plus qu’un simple podium. C’est le souvenir d’une révélation. Le Dakar, c’est une épreuve sportive d’une dureté inouïe, certes, mais c’est surtout une porte ouverte sur le monde. Une immersion dans des paysages grandioses, un contact privilégié avec des cultures et des modes de vie radicalement différents. L’horizon du « gagner, gagner, gagner » s’élargit à 180 degrés. Une expérience intellectuelle fondatrice qui a profondément façonné sa vision du monde.

Jacky Ickx lors du Paris-Dakar 1986.

Jacky Ickx lors du Paris-Dakar 1986.

« Le Dakar a deux aspects, » confie Jacky Ickx. « D’abord, c’est une épreuve sportive. C’est peut-être la plus dure du monde. Tu ne peux pas tricher dans le Dakar. L’environnement t’impose de faire profil bas. À l’époque, ça durait trois semaines. Donc c’est long. Douze mille kilomètres de spéciale, quatorze mille kilomètres de liaison, c’est juste géant. »

« Mais il y a aussi un aspect découverte. La découverte d’autres gens qui vivent différemment, avec d’autres traditions. Personnellement, le Dakar est sans doute la période intellectuellement la plus importante de ma vie. Parce qu’au lieu d’avoir un horizon étroit, de penser uniquement : ‘gagner, gagner, gagner’, ‘F1, F1, F1’… mon horizon est passé à 180 degrés. Tu as la possibilité de voir d’autres gens qui ont d’autres vies, d’autres histoires. Et tu grandis. »

800 km de Selangor 1985 : La résistance dans la fournaise

En 1985, alors qu’il dispute sa dernière saison en endurance, Jacky Ickx fait face à une autre forme d’adversité : la chaleur écrasante de Malaisie, lors des 800 km de Selangor. Aux côtés de Jochen Mass sur une Porsche officielle, il affronte une course éprouvante, où le physique est poussé dans ses derniers retranchements. La photo, prise entre deux relais, le montre aux côtés de Derek Bell, visiblement épuisés, les mains et les pieds plongés dans des bacs de glace pour tenter de récupérer.

Ce cliché, c’est l’incarnation de la déshydratation absolue et de la souffrance physique. Sans gourdes embarquées, la seule hydratation se fait à l’arrêt. Une image qui résume à elle seule les exigences titanesques de l’endurance dans les années 80, où la performance ne dépendait pas seulement du pilote, mais aussi de sa capacité à endurer les conditions les plus extrêmes. Une victoire, sa dernière en endurance, arrachée dans la douleur.

Jacky Ickx et Derek Bell lors des 800 km Selangor en 1985.

Jacky Ickx et Derek Bell lors des 800 km Selangor en 1985.

« Ici, j’étais avec Derek Bell, une belle personne, » déclare Jacky Ickx. « Entre les relais, on trempait nos mains et nos pieds dans des bacs remplis de glace parce qu’il faisait une chaleur horrible, avec une humidité incroyable. On était littéralement dans les glaçons, avec des bains de pieds et de mains, et on était luisants parce qu’on transpirait. Il faut aussi savoir qu’à l’époque, il n’y avait pas de gourdes embarquées : on ne buvait qu’entre deux relais. Cette photo, c’est celle de la déshydratation absolue ! »

« Cette course-là, je pense que je l’ai gagnée [il l’a effectivement gagnée, ndlr]. C’était d’ailleurs ma dernière saison, puisque j’ai arrêté en 1985. »

Le Mans 1977 : La force de la « sublimation collective »

En 1977, les 24 Heures du Mans offrent à Jacky Ickx l’une de ses plus belles victoires, un chef-d’œuvre de persévérance. Associé à Hurley Haywood et Jürgen Barth sur une Porsche 936, il prend le volant avec un lourd handicap : huit tours de retard et une 41e place. Face aux favorites Renault, l’espoir semble s’être envolé. Pourtant, la magie opère. La Porsche, malgré des soucis mécaniques persistants, remonte inexorablement, profitant des déboires des autres concurrents.

Cette photo de la Porsche 936/77 au Mans capture un moment clé de cette remontée improbable. Pour Ickx, cette course est le symbole de la « sublimation collective ». Ce moment rare où une équipe entière transcende ses limites, où la confiance renaît de l’impossible. Les pilotes reprennent le volant comme des démons, les mécaniciens battent leurs records d’intervention, le stratège y croit à nouveau. C’est cette énergie contagieuse, cette foi partagée, qui permet de transformer une course perdue d’avance en une victoire légendaire. Une leçon de résilience qui enseigne que, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Jacky Ickx lors des 24 Heures du Mans 1977, au volant d'une Porsche 936/77.

Jacky Ickx lors des 24 Heures du Mans 1977, au volant d’une Porsche 936/77.

« Vous savez, il y a des courses dont on dit que vous êtes le favori, et que vous ne gagnez pas. Et puis il y a des courses où tout semble perdu, mais que vous pouvez quand même remporter, » confie Jacky Ickx. « Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il arrive parfois que l’on se sublime. D’habitude, vous êtes déjà à 100%, mais là, vous avez le sentiment que tout va vous réussir et que vous n’avez peur de rien. »

« Dans cette course-là, je prends le volant après trois heures. Je monte dans la voiture avec huit tours de retard, en 41e position. Je pense que c’est terminé. Mais à partir de là, vous devenez le chasseur plutôt que le chassé. C’est fantastique quand vous avez des cibles devant vous et que vous savez que vous pouvez gagner des places. Toutes les heures, vous voyez le classement remonter et cela vous stimule. J’ai roulé pratiquement toute la nuit, sous la pluie et dans le brouillard. Nous sommes remontés progressivement et, à la fin, nous avons gagné. »

« Mais ce qui est le plus intéressant, c’est que cette sublimation est transmissible. Les autres pilotes de la voiture se mettent eux aussi à rouler comme des démons. Les mécaniciens, qui mettaient habituellement 4’50 pour une intervention, la réalisent en 3’30. Le stratège, qui pensait que c’était terminé, recommence à y croire. C’est ça qui est fantastique : cette transmission aux autres. »

« On a eu beaucoup de problèmes pendant cette course. Il y en a eu plein, mais ils ont tous été résolus. Cette voiture n’avait plus de compte-tours. Nous avons roulé pratiquement toute la course uniquement à l’oreille. À l’époque, nous étions trois pilotes et c’était quitte ou double. Et finalement, nous gagnons avec une voiture presque mourante face à Renault, qui avait pourtant un boulevard devant elle. Ils avaient quatre voitures et elles sont tombées en panne les unes après les autres. Plus nous nous rapprochions de la tête, plus ils étaient obligés d’accélérer. Et là, ils ont commencé à rencontrer des ennuis qu’ils n’auraient sans doute pas dû avoir. Mais quoi qu’il arrive, il faut toujours garder à l’esprit que l’on ne sait jamais ce qui peut se passer. On peut toujours y arriver. »

Les leçons d’une légende

  • La découverte comme moteur : Le sport automobile, et particulièrement le rallye-raid, est une formidable école de vie qui élargit les horizons et enrichit la perspective.
  • La résilience face à l’adversité : Même dans les conditions les plus extrêmes et face à un retard conséquent, la persévérance et la foi en l’impossible peuvent mener à la victoire.
  • La puissance du collectif : La « sublimation collective » est une force incroyable qui permet à une équipe de se transcender et de réaliser l’impensable.
  • L’humilité face à la nature : L’environnement, qu’il s’agisse du désert ou des conditions climatiques, impose le respect et rappelle les limites de l’homme.
  • L’importance des hommes : Au-delà des machines, ce sont les relations humaines, le partage et la confiance qui forgent les plus grandes victoires.